Avant les défilés : quand les peintres inventaient la mode
Comment John Singer Sargent, Giovanni Boldini et James Tissot ont inspiré la mode contemporaine.
À la fin du XIXe siècle, des artistes comme John Singer Sargent, Giovanni Boldini ou James Tissot, observent la société avec une attention particulière. À travers leurs portraits, ils ne peignent pas seulement des visages mais révèlent déjà les codes d’un monde où l’apparence devient langage. Plus d’un siècle plus tard, leurs œuvres continuent d’influencer la mode et la photographie contemporaine !
1) John Singer Sargent, la silhouette et le scandale

Nous sommes en 1884. John Singer Sargent souhaite consolider sa position de peintre mondain, à Paris, en présentant au Salon “Madame X” (Virginie Amélie Gautreau). Il pense vraiment avoir réalisé l’œuvre idéale. Son portrait dépasse le simple exercice mondain, il montre une femme libre, affirmée, dans une robe noire au décolletée audacieux et au profil altier.
Mais, le succès ne tient parfois qu’à un détail (ou un fil). Rien ne se passe comme prévu et la bourgeoisie s’indigne devant le portrait de cette silhouette féminine affirmée et jugée provocante : une poitrine à peine dissimulée et, surtout, cette bretelle droite légèrement tombante. Sous la pression, John Singer Sargent quitte Paris pour s’installer à Londres où il reconstruira, brillamment, sa carrière.
Certains peintres comme John Singer Sargent avaient déjà compris, presque instinctivement, le langage des vêtements. Avec le recul, “Madame X” continue d’inspirer, un siècle plus tard, les créateurs de mode et les photographes contemporains.
2) Giovanni Boldoni, le mouvement et la modernité

Année 1890, Paris. Giovanni Boldini est devenu le peintre des femmes.
Les élégantes se pressent pour être immortalisées sur la toile de ce portraitiste virtuose qui va même jusqu’au domicile de ses modèles pour sélectionner la plus belle robe qu’il juge adéquate à la réalisation de son tableau.
C’est lui qui dicte la mode, choisit les tissus et les maisons de couturiers telles que Doucet ou Worth. Le Tout Paris se l’arrache, on parle de « style à la Boldini ». Il va à l’opéra, au théâtre. Il rayonne, lui qui a compris dès son arrivée à Paris, la place centrale occupée par les femmes dans la vie sociale de la capitale.
Dans son portrait « Feu d’Artifice », l’identité du modèle reste inconnue mais peu importe, elle resplendit dans une robe de soirée en soie blanche, sa taille est affinée à l’extrême, ses formes épurées. Boldini la transcende, telle une fée ou une apparition qui scintille et brille de mille feux, avec une audace qui fait jaillir les mouvements du pinceau comme un feu d’artifice et dénotent une liberté dans le style, tout à fait inhabituel pour l’époque.
“ Les portraits de Monsieur Boldini sont toujours aussi étourdissants. Peut-être l’étonnerait on fort si l’on ajoutait que sa manière ne va pas sans analogie avec celle des peintres futuristes." Guillaume Apollinaire, 1913.
3) James Tissot, les codes et l’élégance

En 1871, James Tissot s’installe à Londres, tout juste revenu de la guerre franco-prussienne. Il y fréquente la haute société, reçoit dans son hôtel particulier de St John’s Wood et se lie avec des artistes comme James McNeill Whistler ou Edward Poynter. Comme à Paris, il observe avec précision les codes de la vie bourgeoise qu’il restitue avec une élégance parfois teintée d’ironie.
Chez Tissot, la femme occupe une place centrale. Il la représente dans des drapés et des soieries minutieusement reconstitués dans un art dont lui seul à l’étoffe. Chaque détail compte : le tissu devient une expression à part entière.
Vers 1875–1876, il rencontre Kathleen Newton, née Kelly, une jeune Irlandaise divorcée qui a deux enfants. Elle devient son modèle, sa muse et son grand amour. En rupture avec les conventions de l’époque, il l’installe chez lui, à St John’s Wood. A partir de cette rencontre, c’est le visage aux traits fins de Kathleen qui va irradier l’ensemble de son œuvre comme en témoigne « Octobre » ou c’est déjà son visage qui s’illumine dans le paysage, au milieu des feuilles d’automne.
Le format du portrait est vertical, inspiré par le style japoniste des rouleaux
kakemonos. Vêtue presque entièrement en noir, la jeune femme se retourne légèrement vers le spectateur (et l’artiste) comme dans un ultime au revoir. Kathleen Newton meurt de la tuberculose, en 1882. James Tissot quitte, alors, Londres, profondément marqué.
En 1869, le critique Élie Roy écrivait : « Si nos créations industrielles et artistiques venaient à disparaître, si nos coutumes et nos costumes tombaient dans l’oubli, un tableau de M. Tissot suffirait aux archéologues du futur pour reconstituer notre époque. »
Conclusion
À travers ces trois regards se dessine une même intuition : à la Belle Époque, déjà, le vêtement n’est plus seulement une façon de se couvrir, il devient un véritable outil d’expression.
Chez Sargent, il exprime la tension et le scandale.
Chez Boldini, il se fait mouvement et séduction.
Chez Tissot, il révèle les codes et les hiérarchies d’une société.
Trois approches différentes pour initier le concept d’industrie du luxe et de la mode, bien avant nos défilés et la Fashion Week. C’est peut-être pour cela que ces tableaux nous fascinent encore aujourd’hui. En les regardant, nous assistons aux prémisses de la mode contemporaine.
Alix,
L’Art en Voyage.

Votre article m’a beaucoup intéressée.
Il m’a rappelé l’exposition Boldini au Petit Palais en 2022, dont je garde un souvenir très fort — une élégance presque théâtrale.