Eté 1869 à La Grenouillère : entre baignade, canotage et lumière impressionniste
Un lieu, une époque #1
Les pages qui suivent sont un journal romancé. Vous reconnaîtrez peut-être certains personnages qui ont réellement existé et d’autres sont fictifs. Par contre, les lieux, les œuvres et les événements évoqués sont fondés sur des sources et des faits historiques.

1) Juillet 1869, gare Saint-Lazare
La chaleur est déjà écrasante lorsque nous arrivons sur le quai en direction de Chatou. Je suis avec Pierre et Jean, mes deux jeunes cousins qui veulent absolument suivre les conseils de leur professeur d’Académie et découvrir l’île de Croissy-sur-Seine, sa végétation luxuriante et son goût de paradis perdu ! Autour de nous, beaucoup de familles, certaines élégantes et d’autres plus démonstratives qui n’hésitent pas à chahuter avec leurs enfants ! Tous se pressent pour trouver des places assises, l’heure tourne. Enfin, le signal du départ, la locomotive démarre. Devant les fenêtres, nous pouvons enfin nous détendre et oublier les soucis de la semaine. Pierre a déjà sorti son carnet de croquis, un vieux réflexe qui date de son enfance. En moins d’une demi-heure, le train arrive à Chatou. À peine descendus du train, nous sommes emportés par la foule qui se disperse. Il ne reste plus qu’un kilomètre avant d’arriver aux bains froids de la Grenouillère et nous décidons d’y aller à pied...
2) L’arrivée à la Grenouillère
En général, tous les parisiens que nous connaissons vont à la Grenouillère pour pratiquer le canotage, faire une partie de pêche ou danser le quadrille sur l’établissement flottant qui fait office de guinguette ! Chacun y trouve son compte, gens de lettres, musiciens, peintres ou ouvriers, c’est assez cosmopolite ! L’établissement est composé de deux anciennes péniches amarrées sous les arbres. A ses côtés, on aperçoit un îlot arrondi planté d’un arbre et surnommé le « Pot-à-fleurs » ou « Camembert ». Il est souvent encombré d’hommes et femmes à la mode ou de baigneurs qui plongent dans l’eau. Avec Pierre et Jean, nous avions prévu de canoter toute l’après-midi, prendre un verre et peut être rester dîner pour découvrir le spectacle des péniches ornées de guirlandes et de grappes de lumières avec le soleil couchant.
Devant nous, les rameurs attendent. Plusieurs yoles sont déjà parties, on peut les louer à la journée, c’est pratique. Il y a déjà beaucoup de monde, des ouvriers en manches de chemise, la redingote sous le bras, des femmes endimanchées avec leurs éventails étendus et des étudiants qui bavardent. Les bateaux, un à un, se détachent du ponton et glissent sur la rivière, s’éloignent et finissent par disparaître. Certaines femmes portent des ombrelles, d’autres transportent des paniers de pique-nique.
Jean a pris les avirons avec un air déterminé devant le canotier, légèrement amusé. Personne n’a voulu le contrarier et il s’est attelé avec beaucoup de sérieux à plonger méthodiquement les avirons dans l’eau comme un vrai professionnel. Leur clapotis rafraîchissait nos cœurs et nos âmes. Nous naviguions à côté d’autres embarcations, que des canotiers manoeuvraient en sifflotant. Pour nous protéger du soleil, nous avions sur la tête des petits chapeaux ronds ornés d’un ruban (canotier). Mon cousin Jean les appréciaient beaucoup et avait déjà prévu d’en acheter deux autres avant les prochaines fêtes de Noel !
Après avoir tourné le coude de la rivière, enfin nous vîmes le bateau péniche de la Grenouillère. Il était immense et amarré contre la berge. On entendait beaucoup de bruit, des cris de joies et des rires. Nous franchîmes la passerelle étroite sans tomber (ce qui fut un exploit) pour rejoindre le “Camembert”, ce petit îlot avec un seul arbre où l’on pouvait plonger directement dans la Seine. Moi, je ne pensais qu’à enfiler un costume de bain rayé et plonger dans l’eau avant que le soleil ne soit trop haut...
Paul voulut d’abord aller boire un verre dans la péniche. A l’intérieur, il y avait beaucoup de monde, de la musique et un piano. Des grandes tables en bois recouvertes de verres étaient disposées où des grands gaillards s’étaient installés et chantaient avec entrain pendant que des couples, plus loin, dansaient la polka ou la valse. Des groupes de canotiers debout sur le toit de la péniche (le bateau avait un toit) se jetaient dans l’eau, éclaboussant les consommateurs les plus proches qui poussaient des hurlements. Il fallait s’amuser dans l’instant, sans penser au lendemain.
3) Claude et Pierre-Auguste, deux jeunes peintres
Au loin, en face du Camembert qui reliait l’île au bateau ponton, deux jeunes peintres bavardaient en commençant à installer leur chevalet. L’un d’eux avait un visage ténébreux avec une barbe brune fournie, l’autre avait un visage qui semblait plus jeune. Paul les avait déjà rencontrés car ils venaient souvent effectuer des repérages et trouver des points de vue à leurs goûts selon les différentes heures de la journée.
Pour des artistes peintres, il faut dire que l’atmosphère était idéale. D’abord sur le fleuve, avec l’activité des nageurs, le va-et-vient des yoles et les reflets du fleuve qui n’étaient jamais identiques selon la lumière et la position du soleil. Ensuite, spectacle assuré sur la péniche avec les danseuses aux robes chatoyantes et qui montraient effrontément leurs mollets en dansant le chahut ou avec d’autres couples qui dansaient le quadrille ou parlaient haut et fort avec de jeunes canotiers. Tout était sujet à créer des esquisses (pochades) mémorables.
En tout cas, nous étions tous fascinés par l’endroit, la douceur de vivre et ce sentiment de liberté qui nous emplissait les poumons (la marée chaussée ne s’aventurait jamais ici ) et nous nous étions promis de revenir le plus souvent possible dans ce qui était, pour nous, un coin de paradis !
Le saviez-vous ?
Quelques années plus tard, Guy de Maupassant retrouvera cette même ambiance dans ses nouvelles Yvette et La Femme de Paul, publié en 1881 dans le recueil “La maison Tellier”. Il faut dire qu’il avait loué une maison sur les bords du fleuve et fréquentait, souvent, la Grenouillère. S’il considérait cette guinguette comme un lieu de plaisirs vulgaires fréquenté par des fêtards de bas étage, elle offrait néanmoins le type de sujet de la vie moderne que d’autres écrivains, tels que Baudelaire et les frères Goncourt, encourageaient les artistes à aborder. D’ailleurs, elle deviendra un établissement en vogue ou même Louis Napoléon et Eugénie s’étaient arrêtés au cours d’un été.
4) La fin du voyage
Le voyage se termine maintenant, le train est reparti depuis longtemps et les péniches ont disparu. Quelquefois, notre imagination nous transporte dans une époque où l’on aurait aimé passer un dimanche d’été. Pour que ce dimanche d’été 1869 reprenne vie, il nous suffit juste de lire Maupassant et de (re)découvrir les six tableaux de Monet et Renoir ayant posé, cet été là, les bases de la révolution impressionniste.
Si vous souhaitez poursuivre ce voyage, partez sur les bords de Seine à la découverte des impressionnistes (Chatou, Bougival, Marly, Louveciennes, etc.) dans ces lieux magiques et empreints de poésie !
A la semaine prochaine pour une nouvelle promenade avec L’Art en Voyage !
Alix.

Quel magnifique voyage dans le temps !
Un grand merci pour cette escapade historique et sensorielle aussi fraîche qu’un dimanche au bord de l’eau ! 😊✨
J’aime beaucoup cette manière de nous faire entrer dans l’époque. Dès les premières lignes, on a l’impression de monter dans le train avec eux. Les détails du quai, de la chaleur, de la foule rendent la scène très vivante. J’ai eu envie de poursuivre le voyage.🍃