Étretat 1860 : une immersion romancée au bord des falaises
Un lieu, une époque #2

Avec le succès, en 1836, du roman ““Histoire de Romain d’Etretat” d’Alphonse Karr et l’essor des bains de mer (1843-1844), très appréciés pour leurs vertus thérapeutiques, les parisiens aisés et le monde artistique se pressent à Etretat ! Tout s’accélère, la plage et le front de mer se voient dotés d’équipements dédiés à ces nouveaux arrivants : cabanes, hôtels, casino… La transformation du village est en marche !
1) Lundi 9 juillet 1860, 17h30.
J’étais arrivé, en fin d’après-midi, par l’omnibus à cheval que nous avions réservé au Havre pour rejoindre Etretat. Une trentaine de kilomètres ornés de sentiers côtiers en compagnie d’une jeune comtesse sartoise accompagné de ses parents, un clerc de notaire en fin d’études et trois musiciens de l’Opéra de Paris qui avaient fait le pari de montrer leurs nouvelles compositions à Jacques Offenbach, au Casino. Au dernier moment, j’avais fait jouer mes relations pour obtenir une chambre devant le front de mer car elles étaient déjà toutes réservées…
“Avez-vous une chambre, à tout prix ? – Non. – Alors, donnez-moi un grenier… un hamac… au nom du ciel ! Voilà ce que l’on entendait de tous côtés, il y a quelques jours, à Etretat. Notre côte était envahie ; c’était une invasion… un déluge que nous avaient amené les trains de plaisir. Aussi la plage était foulée par des pieds aussi nombreux que les galets ; la mer ressemblait à une école de natation du Pont-Neuf un jour de canicule. Dans les hôtels, on s’empilait ; heureux ceux qui n’étaient pas obligés de coucher à la belle étoile, avec leur valise en guise d’oreiller. »
La Plage Normande illustrée, n°9, 25 août 1864.
Vers 18 heures, je partis dîner au restaurant du Casino où j’avais rendez-vous avec d’anciens camarades. Comme l’année dernière, j’aperçus ma cousine Jeanne qui était venue faire une saison au Casino. Elle avait une peau blanchâtre, semblable à la craie des falaises, des cheveux remontés en chignon et une grâce indicible dans chacun de ses mouvements. Mon ami Alfred, qui l’avait rencontrée à Paris, répétait en boucle que c’était “une fille d’avril, une fille difficile, qui ne veut pas découvrir d’un fil tout ce qu’elle a, ni son coeur, ni son corps, c’est comme ça”. Alfred était un garçon étrange, au caractère très intuitif. Jeune musicien plutôt dans le courant romantique et féru de séances d’occultisme, il me racontait souvent ces séances parisiennes devenues un divertissement mondain où des médiums à la réputation sulfureuse invoquaient l’esprit des morts sous les yeux crédules d’aristocrates ou d’écrivains en quête de révélations mystiques. Après le dîner, nous partîmes rejoindre des camarades dans la salle de billard.
2) Dimanche 11 juin 1860, 8 heures 30
Lorsque j’ouvre les volets, il est tôt et une légère brume flotte encore au pied des falaises. J’ai ouvert la fenêtre qui sent le sel de mer et je me suis empli les poumons de ces senteurs d’océan. Quelques pêcheurs au loin arrangeaient leurs filets avec leurs femmes, les nuages de la veille avaient fui. Tout était grand, démesuré, dans une palette de couleurs blanche et bleutée que seuls des peintres ou des poètes auraient pu interpréter. Je pris la décision de me restaurer autour d’un copieux petit déjeuner avant de rejoindre le bord de mer.
En descendant sur la plage, je croisais un vieux pêcheur qui se dirigeait vers le “Perrey des manants”, une zone réservée pour les pêcheurs depuis que la plage avait été coupée en deux. Elle était encombrée de barques, cabestans et « caloges », ces bateaux hors d’usage recouverts d’un toit de chaume pour stocker le matériel de pêche. Il n’y avait pas de port aménagé, les barques étaient simplement échouées sur le galet et remontées au cabestan hors de portée de la marée.
La plage était petite, encadrée par ces hautes falaises blanches et comme transpercées de ces trous singuliers qu’on nomme les Portes. “A l’heure de la pleine mer, on peut passer sous les Portes en canot”, m’ indiqua le pêcheur. On sentait qu’il était heureux de parler de son village natal. Il continua de m’expliquer que la mer avait creusé des cavernes, revêtues d’algues et de varechs dont les reflets sur les parois formaient des coloris chatoyants.
3) Dimanche 11 juin 1860, 10 heures 30

J’avais retrouvé Alfred comme prévu pour l’heure des bains. Il avait revêtu son costume de bain noir, une tunique boutonnée s’arrêtant juste en haut des cuisses et un pantalon court qui le couvrait jusqu’au dessus des genoux. Les bains étaient mixtes, hommes et femmes pouvaient se baigner ensemble. La plage était divisée en deux avec une zone réservée pour les baigneurs (en face du Casino) et une autre réservée aux pêcheurs. Il y avait beaucoup de monde. Des femmes en robe de crinoline qui bavardaient, d’autres qui marchaient vers le bord de l’eau avec leurs ombrelles étendues.
Je n’avais pas voulu me baigner avec Alfred alors il s’était éloigné pour rejoindre un groupe d’étudiants qui pratiquaient le bain “à la lame” dont les vertus thérapeutiques étaient recommandées par le monde médical. Il s’agissait de plonger subitement une personne dans l’eau de mer et plusieurs fois de suite ! J’étais amusé par ce déploiement de muscles virils et hors du commun qui ployaient des têtes ou des corps, immergés sous l’eau, manquant de s’étouffer…
Un peu plus loin, des hommes élégants flânaient devant les tentes de plage attendant la sortie des baigneuses pour se moquer de leurs coiffures détrempées ou sourire devant l’état de leurs costumes après le bain. Alfred avait remarqué la silhouette d’une grande femme brune drapée dans un peignoir de flanelle qu’elle rejetait dès qu’elle frôlait l’écume des vagues. Elle était littéralement ensevelie par le poids des vêtements mais, au XIXᵉ siècle, la pudeur était essentielle pour les femmes qui étaient très observées. La plage était un véritable théâtre où la baignade devenait un rituel mondain. On venait se baigner, se montrer et surtout observer les autres…
Finalement, j’avais fait un signe à Alfred que je n’allais pas l’attendre. J’avais décidé de grimper le long de la falaise par les sentiers du bord de mer. Je marchais dans la senteur des côtes marines, fouetté par l’air léger du large et l’esprit libre, pensant à tous les artistes qui avaient déjà foulé ces sentiers sauvages pleins de bruyères et d’ajoncs.
Le saviez-vous ?
C’est surtout Eugène Isabey (1803-1886), peintre romantique, qui se laisse gagner par le charme d’Étretat, dès 1820, lorsqu’il y séjourne pendant plusieurs mois. En 1831, il invite le peintre Eugène Lepoittevin qui succombe, lui aussi, au charme du village normand. En 1849, celui-ci aménage une maison face à la mer et fera construire plus tard une villa appelée « la Chaufferette ». Lepoittevin côtoie les pêcheurs dont il saisit la vie quotidienne dans des scènes de genre et expose ensuite dans les Salons parisiens. Il est aussi le témoin des débuts du tourisme avec l’apparition des bains de mer. Il est nommé peintre officiel de la Marine, en 1849.
4) La fin du voyage
Les vagues continuent de rouler sur les galets depuis plus d'un siècle et demi. Les cabines ont disparu, les costumes de bain aussi. Pourtant, il suffit d'un tableau d’Eugène Lepoittevin ou d’une nouvelle comme “Le Modèle” (1883) de Guy de Maupassant pour retrouver, l'espace d'un instant, l’Étretat des premiers bains de mer.
En attendant la suite d’une nouvelle promenade culturelle avec l’Art en Voyage, prenez soin de vous et à la semaine prochaine pour de nouvelles aventures !
Alix.

J'ai beaucoup aimé votre texte qui m'a fait voyager dans le XIXe siècle.
Vos notes historiques insérées dans votre fiction permettent d'en apprendre toujours un peu plus.
Un récit qui donne envie de parcourir le chemin des douaniers et observer depuis la falaise le joli village d'Étretat.
Merci pour les explications ! Le mélange entre faits réels et fiction fonctionne vraiment bien, c'est très réussi.