Honfleur 1862 : la ferme-auberge Saint-Siméon et les impressionnistes
"Un lieu, une époque" #3
Cette semaine, je vous propose une immersion romancée dans la ferme-auberge Saint-Siméon tenue par la mère Toutain et devenue, entre les années 1850-1870, un carrefour incontournable du monde artistique et littéraire (surnommé aussi le “Barbizon normand” ou le “Petit Montmartre”).

Mon arrivée à la ferme
La ferme était située à mi-hauteur du flanc de la Côte de Grâce, en bordure de la ville. On me l’avait conseillée pour son magnifique panorama sur l’estuaire de la Seine, son ambiance artistique mais aussi pour les spécialités culinaires de la patronne comme les crevettes sautées et le maquereau à l’oseille.
Lorsque je franchis la porte, la salle était déjà presque pleine et ça sentait bon l’odeur du cidre, du bois coupé et des herbes fraîches. Deux chats se faufilaient entre les grandes tables en bois, cherchant vraisemblablement des restes de sardine pendant qu’un groupe d’habitués discutait ferme, leurs boîtes de couleurs posées contre le mur. Il y avait un grand pain qui passait de main en main, des couteaux pour chacun. Le cidre aux reflets d’or moussait dans les verres et on voyait briller les yeux de ces hommes qui blaguaient comme de grands enfants. J’avais posé mon sac à l’entrée quand la mère Toutain s’approcha de moi.
- Si vous cherchez une chambre tranquille, mon p’tit, ce sera difficile. Les peintres occupent déjà la moitié de la maison. Ils rentrent couverts de boue, mais ils paient toujours leur soupe.”
- Peu importe, Madame Toutain, donnez moi celle que vous voulez…
Madame Toutain était plutôt maigre, l’allure dynamique et me regardait avec ses grands yeux rieurs. il faut dire que j’étais tout crotté avec l’allure d’un vagabond sorti de nulle part.
- Asseyez-vous là, répondit-elle d’une voix ferme ! On vous servir une bonne soupe et vous irez vous coucher, vous avez l’air de pas tenir debout…
Elle m’avait installé vers une table plus isolée, loin du groupe des huit pensionnaires, plutôt en verve, qui avait déjà terminé au moins un pichet de cidre chacun. Ma veste était posée sur le banc, à côté de mon sac, comme si j’allais repartir dans la demi-heure. Après la soupe à l’oignon, j’avais commandé un civet de lapin mijoté avec des légumes du jardin, une assiette de fromages et un teurgoule. Il n’y avait plus de maquereau, tout avait été englouti avec le repas du midi !
Lorsque les assiettes furent presque vides, j’entendis les couteaux de certains pensionnaires frappant sur la table pour demander un supplément de Pont Levêque. Madame Toutain virevoltait entre nous, plaisantait et déposait toujours des trésors dans nos assiettes. Après le dessert, le groupe des peintres m’invita à sa table. Nous avons parlé longtemps dans la soirée, l’eau de vie de pommes avait délié ma langue et je partageais maintenant leur enthousiasme pour la vie rurale et la peinture de plein air “sur le vif”.
L’un d’eux m’avait vraiment convaincu. De mémoire, je crois qu’il s’appelait Eugène…. et parlait avec passion des nuages, des marées et de cette lumière changeante sur la côte normande qui semblait ne jamais se répéter. Après un dernier verre et de grands adieux festifs, je partis me coucher avec, dans la tête, comme une impression de soleil couchant…
“Je n’ai pas la prétention, croyez le bien, de tenir une si grande place parmi les contemporains ; je suis un isolé, un rêvasseur qui s’est trop complu à rester dans son coin et à regarder le ciel. L’avenir fera de moi ce qu’il fait de nous tous. J’ai bien peur que ce soit de l’oubli ».
Eugène Boudin.


L’Estuaire, les peintres et la route de Saint-Siméon
Lorsque j’ai ouvert la fenêtre, le lendemain matin, je fus ébloui par la vue dégagée sur l’Estuaire et cette atmosphère de douceur champêtre qui enveloppait tout le jardin. Je voyais les bateaux au large, des voiles de toutes les tailles et deux adolescents qui ramassaient les pommes dans le verger.

Au fond du jardin, un homme à la barbe hirsute peignait en silence. En descendant prendre mon petit déjeuner, je questionnai la patronne qui me souffla qu’il s’agissait d’un certain Eugène, un habitué de la maison qui connaissait beaucoup de monde. D’ailleurs, “c’est simple disait-elle, la ferme n’a jamais été remplie qu’avec lui”. Il faut dire qu’il avait embarqué dans ses bagages une véritable communautés d’artistes, de peintres et de poètes qui venaient là pour la beauté des paysages et pour échanger leurs expériences artistiques. Ils savaient, aussi, que Madame Toutain accepteraient leurs oeuvres en règlement de leur pension au cas où (ce qui était important pour des artistes désargentés).
Nous étions déjà une bonne dizaine de pensionnaires, charpentiers, gens de la mer ou artistes, attablés devant les bols fumant que la mère Toutain, levée depuis l’aube, nous avait préparés. Je croquais dans mes tartines de pain qu’elle avait grillées sur le feu de bois. Avec du beurre normand salé dessus ou de la crème fraîche persillée, c’était un vrai délice.
Deux jeunes peintres, leur boîte à couleurs sous le bras, me saluèrent rapidement et semblaient se diriger vers la route de Saint-Siméon. La mère Toutain me confia que l’un d’eux était passionné par cette route dont il avait déjà fait plusieurs toiles à toutes les saisons. Elle m’a dit qu’il s’appelait Claude je ne sais plus comment, Ah ! si…. Claude Monet, quelque chose comme ça !
Je finis rapidement mon bol de café et décidais de les suivre, à pied.
Par son isolement à mi-hauteur du flanc de la Côte de Grâce, la ferme était relativement préservée du tourisme par rapport aux communes de Trouville et Deauville et nous ne croisions pas encore trop de monde sur les sentiers, à part des artistes éblouis par la côte qui finissaient par revenir plusieurs fois comme pensionnaire à la ferme. J’allais maintenant les rejoindre et ouvrir une nouvelle page de mon histoire.

La fin du voyage
Les vagues continuent de rouler sur l’Estuaire de la Seine mais nous sommes, désormais, arrivés à la fin du voyage. Les rires des pensionnaires se sont éteints depuis longtemps, la voix de la mère Toutain aussi. Pourtant, il suffit d'un tableau d’Eugène Boudin pour retrouver l’élan créateur du courant impressionniste qui allait traverser les siècles jusqu’à nos jours…
En espérant que vous avez apprécié cette petite immersion culturelle sur la côte normande, je vous dis à la semaine prochaine pour de nouvelles aventures !
Alix,
L’Art en Voyage.
Le saviez-vous ?
Devenue un luxueux hôtel 5 étoiles, située sur les hauteurs de la ville, la Ferme Saint Siméon - Relais & Châteaux a su garder une architecture typiquement normande tandis que sa table perpétue – dans un genre plus raffiné qu’à l’époque – le goût des produits locaux…
Si vous souhaitez prolonger le voyage, vous aurez la possibilité de dormir dans la chambre favorite de Claude Monet (numéro 22) ou l’ancien atelier de Camille Corot, reconverti en chambre (numéro 19) avec sa haute baie vitrée, pour rêver devant les lumières normandes de l'Estuaire !

Fascinating! Now I too would love to visit...
Dave :)
Cet article est une belle surprise.☺️ Je connais l’hôtel Saint-Simeon, j’aime y aller pour prendre le thé quand je suis en Normandie. Très contente d’apprendre son histoire et de lire ce beau récit. 🍃